Note de lecture de « Mélanger le numérique, le social et le culturel : apprentissage, identité et agentivité (passage à l’acte?) dans la participation des jeunes » (Mixing the Digital, Social, and Cultural : Learning, Identity, and Agency in Youth Participation (Lien).
Article de Shelley Goldman et Angela Booker (Stanford University, School of Education) et Meghan McDermott (Global Action Project, New York), le dernier d’un ouvrage collectif : Ito, Mizuko et al. “Foreword.” Youth, Identity, and Digital Media. Edited by David Buckingham. The John D. and Catherine T. MacArthur Foundation Series on Digital Media and Learning. Cambridge, MA: The MIT Press, 2008.
L’ouvrage dans son ensemble est très soigneusement et longuement préfacé par David Buckingham (University of London, Institute of Education). Le sujet en est l’adolescence (notion éminemment culturelle !) comme période durant laquelle les jeunes négocient leur séparation de leur famille et développent des compétences sociales indépendantes, à travers par exemple les influences de groupes plus ou moins importants (« des cliques aux foules ») de leurs pairs. Les jeunes ont ce faisant la possibilité d’expérimenter diverses identités potentielles - en assumant des risques variés -, comme dans une période de « moratoire psychosocial » (Erikson). Le fil directeur de l’ouvrage est donc la grande intrication de social et d’individuel, d’horizontal et de hiérarchique qui conduit aux identités sociales, intrication dont les lieux de socialisation nouveaux comme MySpace ne déplacent pas fondamentalement les lignes, bien qu’ils attisent l’angoisse de beaucoup d’adultes !
Le préfacier rappelle la controverse opposant ceux qui présentent le self comme un projet individuel, un espace de liberté certes préoccupant et responsabilisant (Giddens) à ceux (Foucault) qui pensent qu’à travers ces « projets » les relations sociales diffusent vers les individus le pouvoir des autorités souveraines. Quoi qu’il en soit, il y a bien projet de se construire une ou des histoires à des fins diverses, et les technologies numériques peuvent être susceptibles d’infléchir le potentiel d’individuation ; elles seraient ainsi l’un des facteurs des glissements de la formation des identités dans les sociétés contemporaines.
Parmi les huit articles qui composent l’ouvrage, je recommande particulièrement la lecture de Susannah Stern (University of San Diego, Department of Communication Studies) : Producing Sites, Exploring identities : Youth Online Authorship, et de Danah Boyd (University of California, Berkeley, School of Information) : Why Youth Love Social Network Sites : The Role of Networked Publics in Teenage Social Life, plus l’article sur le mélange de ‘technologies’ dont je vais dire quelques mots.
Goldman, Booker et McDermott relatent (en vingt pages très détaillées) deux expériences : une new-yorkaise sur la fabrication collective d’une vidéo, l’autre nord-californienne sur l’installation (une prise de possession) de représentants nouvellement élus dans un Student Advisory Board. L’idée directrice est de « permettre aux jeunes de lire, écrire et réécrire le monde, de les encourager à se voir comme des agents capables de modeler leur identité dans leur relation d’apprentissage avec le monde. » Le mot d’ordre est que « apprendre à propos du monde est directement lié à la possibilité de changer celui-ci. »
Les deux expériences mettent en valeur les vertus de l’hybridation de la technologie numérique avec les technologies sociales et culturelles. Les premières fournissent des outils pour l’organisation des activités sociales : ce sont par exemple le brainstorming, les plans d’action…, tandis que les secondes aident à la mise en place des processus de communication, qu’il s’agisse de standardisation, de procédures légales…. Cette hybridation est nécessaire si l’in veut que les choses bougent (« get things done »), en particulier l’identité des participants qui avance de pair avec leur « agentivité ». Les jeunes participent à une vraie expérience de dialogue/décision collective, ils doivent comprendre les relations de pouvoir et savoir utiliser le discours des instances en charge, il sont amenés à critiquer des attendus ou des hypothèses : « lorsqu’on concentre les jeunes sur un apprentissage et un développement individuel, plutôt que sur une action sur leur environnement, il ne peut y avoir de réelle participation – la participation qui doit non seulement leur donner un contrôle sur leurs expériences mais aussi une influence sur des choix cruciaux pour la qualité de la vie et la justice dans leurs communautés. » On pourrait à se point se demander où sont passées les technologies numériques : « les technologies sociales leur assignent comme but une assistance à la fabrication de nouvelles identités…. Elles se prêtent alors à une appropriation selon des voies nouvelles voire inattendues »
Dans l’exemple des jeunes qui, avec l’aide d’adultes extérieurs au système, apprennent à siéger dans un SAB (Student Advisory Board), c’est bien l’apprentissage des technologies culturelles qui est le premier verrou, dans un balancement du centre d’intérêt qui va et vient des processus aux enjeux. On écrit des statuts pour devenir des représentants, puis on comprend quel point d’appui ces statuts peuvent fournir pour devenir des représentants ayant la maîtrise de leurs propositions ; enfin, lorsque l’autorité vous conteste sur un point de procédure, on revient dans une spirale vertueuse aux questions légales…, et dans tout cela on utilise les canaux numériques parce qu’ils sont à la fois rapides, peu coûteux et privés.
Pour résumer, le numérique est présenté ici (dans la tradition qui en fait la grande innovation sociale post Gutemberg) comme un instrument de démocratisation ; beaucoup moins sous l’aspect de l’encyclopédie à la portée de chacun, que sous celui de l’accès à une logistique de discussion/ préparation de l’action/ diffusion qui n’était autrefois accessible qu’aux princes, avant de devenir l’apanage des grands managers.
« Si nous voulons une société démocratique, il faut trouver ou inventer de nouveaux canaux de prise de décisions… le problème n’est pas le risque de décisions irresponsables ou erronées. Il est plutôt de convaincre ceux qui ont été ignorés ou exclus par le passé que désormais leur implication aura un sens et que leurs idées seront considérées. Le danger n’est pas trop, mais trop peu de participation. » (Miles Horton, The Long Haul)
Gabriel Ruget