Passage aux nouvelles technologies: leçon tirées de technologies plus anciennes
Posté par Bastien le 27/02 2008 dans Articles, Ateliers |
Partons d’un exemple relativement simple : les calculatrices. Leur introduction dans les classes a donné lieu à des difficultés. La situation est caractérisée par les faits suivants :
- Il faut certes apprendre par cœur la table de multiplication.
- Il suffit d’en apprendre la moitié (en incluant la diagonale).
- En recourant à la calculatrice pour des multiplications à plusieurs chiffres, on sollicite moins la mémoire de l’élève, qu’on libère pour d’autres tâches.
- L’usage « intensif » et ludique de la calculatrice peut faire apparaître certaines propriétés des nombres ; par exemple, des multiplications du type 11*11=121, 111*11=1221 font apparaître des formes régulières, qui peuvent éveiller la curiosité de l’élève.
On peut bien évidemment continuer à imposer les longues multiplications à n chiffres. Mais cela participe d’une volonté de préserver un certain canon du savoir, plutôt que d’une nécessité pédagogique intangible.
Cet exemple montre deux choses.
En premier lieu, cet exemple montre que les nouvelles technologies (NT) agissent comme un prisme qui décompose les différents éléments de ce qui est appris en bloc quand l’apprentissage obéit à la nécessité d’obéir aux canons du savoir. Ce qui nous semble unitaire est alors divisé en unités distinctes : dans notre exemple, on distingue les éléments de base de l’opération de multiplication de l’élément itératif, qui n’introduit pas de complexité spécifique.
En deuxième lieu, l’exemple montrer que les NT peuvent ajouter des composantes qui n’étaient tout simplement pas visibles dans l’apprentissage. Ici : les jeux qui montrent des propriétés des nombres.
Les NT jouent donc un rôle de désenchantement épistémologique : elles révèlent des possibilités qui sont cachées dans nos pratiques, et ce faisant elles montrent que nos pratiques peuvent nous sembler monolithiques alors qu’elles ne le sont pas. En même temps, ce désenchantement se heurte au rôle social et identitaire que jouent les pratiques et les compétences acquises à l’école, sous la forme qu’elles revêtent aujourd’hui.
Ainsi se refusera-t-on à renoncer à l’apprentissage de l’écriture manuscrite (dont la maîtrise par la majorité de la population est un accident historique récent), même devant la disponibilité banalisée de moyens d’enregistrement et de transcription de la parole (claviers, saisie vocale). Même si les NT montrent clairement que le monolithe de l’alphabétisation se laisse décomposer aisément en apprentissage de la lecture (incontournable) et apprentissage de l’écriture manuscrite (potentiellement superflu dans une optimisation de l’apprentissage), le rôle identitaire de l’écriture manuscrite lui assigne une place centrale dans le parcours pédagogique. La question est évidemment complexe : l’affaiblissement du rôle de l’écriture est loin d’être une évidence partagée; mais sans doute peut-on dès à présent reconnaître qu’une pratique virtuose de l’écriture manuscrite a cessé de jouer le rôle pivot qui était le sien dans la bonne éducation, un peu à la manière dont un certain « beau parler » a depuis longtemps disparu de la carte des compétences fondamentales.
Ces phénomènes s’expliquent par le fait qu’un canon en effet, c’est-à-dire un système de classification et d’organisation des savoirs qui permet à une culture de s’identifier et de transmettre une mémoire collective, a une fonction sociale bien plus large que celle de la simple transmission des connaissances. Un canon définit le seuil d’identité au-dessous duquel une culture cesse de se reconnaître en tant que telle, et il est par conséquent maintenu non en tant que artefact culturel de transmission du savoir d’une génération à une autre, mais comme « archive sacré » d’une société qui constitue la réponse à la question « qui sommes-nous ? ». Mais dans une société ouverte sur le plan de l’information, dans laquelle le savoir circule et se réorganise en permanence aux confins de l’identité, les divers canons entrent souvent en dissonance et montrent leurs limites en tant qu’instruments de transmission culturelle.



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5 Responses
L’hypothèse du prisme est intéressante et sans doute féconde. Mais la thèse selon laquelle on se refuserait à « renoncer à l’apprentissage de l’écriture manuscrite […] même devant la disponibilité banalisée de moyens d’enregistrement et de transcription de la parole (claviers, saisie vocale) » mérite probablement d’être affinée ou nuancée. Cette réticence est-elle avérée, et si elle l’est, ne serait-ce pas parce que, dans l’état actuel du monde, renoncer à l’apprentissage de l’écriture manuscrite est simplement irréaliste ?
Premièrement, la disponibilité des technologies évoquées n’est pas si évidemment banalisée : il suffit de consulter les données de l’usage des NTIC à l’école pour en convenir. La question est donc un peu prématurée : plutôt qu’un rôle identitaire supposé, elle révèle surtout le caractère encore irremplaçable de l’écriture manuscrite pour la majeure partie de l’humanité, même dans les pays développés.
Ces technologies seraient-elles effectivement banalisées qu’on pourrait encore se poser la question de savoir si l’attachement à l’apprentissage de l’écriture manuscrite est un vestige identitaire attaché à une fonction, la communication par l’écrit, qui peut s’exercer par d’autres moyens, plus avantageux. Si l’on accorde qu’on ne peut juger du caractère symbolique ou identitaire de l’attachement à une technique que si l’on dispose de techniques concurrentes permettant de remplir au minimum les mêmes fonctions, il faut admettre que ce dernier point n’est pas si clair, quand on compare l’écriture manuscrite et l’écriture mécanisée.
Je vois à cela au moins deux raisons :
1 la médiation technologique est minimale ou nulle dans le cas de l’écriture manuscrite. Or, il n’est pas de bateau dans lequel on se dispense d’emporter une écope au motif qu’on dispose de pompes électriques. La médiation technique apporte un gain de performance et démultiplie notre pouvoir d’agir, jusqu’à en changer parfois la nature. Mais elle nous assujettit à l’objet technique (ordinateur, logiciel, imprimante, et tout ce qui est nécessaire pour les produire). Elle crée une dépendance, technique, donc sociale et économique, et également politique, qui peut être partiellement tournée par la capacité à conserver toujours le recours à la version « manuelle » de la même fonction. Il faut donc aussi se demander si l’on aurait intérêt à se passer de cet apprentissage (ou demander qui y aurait intérêt).
On trouve toujours, pour modérer les ardeurs technophiles, des space cowboys pour vous rappeler l’intérêt de pouvoir repasser en pilotage manuel… Il y a sans doute là une part de symbolique et de mythologie identitaire : s’il veut rester maître de ses productions techniques, l’homme doit rester capable de s’en passer, etc. Certes. Mais il y a aussi un pragmatisme élémentaire qui invite à nuancer le propos.
2 la deuxième raison n’est pas sans lien avec la première et concerne le rapport au corps. Écrire est un geste corporel qui crée un rapport analogique avec l’objet graphique. Ce n’est pas le cas des techniques numériques : taper sur un clavier ou se servir d’un logiciel de reconnaissance vocale n’induisent aucune analogie avec le résultat graphique affiché sur l’écran ou imprimé sur le papier. Ce serait sans importance si le percevoir et le geste étaient autonomes. Mais une partie de la recherche cognitive contemporaine suggère le contraire : il semble qu’agir et percevoir ont partie liée (Cf. les travaux d’Alain Berthoz, les travaux récents sur les neurones miroirs, etc.). Il se pourrait donc que le geste corporel ait un rôle à jouer dans l’apprentissage du langage écrit. C’est pourquoi il faut au moins faire l’hypothèse qu’il n’y a peut-être pas que des avantages, en termes d’économie cognitive, à se libérer du fardeau d’apprendre l’écriture manuscrite.
Pour conclure ce long commentaire, je ferai la référence qui s’impose à Jack Goody (Entre l’oralité et l’écriture, PUF, 1994). Il est clair que l’approche ethnologique fournit des arguments à la thèse selon laquelle les pratiques de l’écriture manuscrite ont des composantes identitaires. Rappelons néanmoins que, selon Goody, « la base de l’écriture est clairement la même que celle du dessin, de la gravure et de la peinture – ce qu’on appelle les arts graphiques. Cela dépend en fin de compte de la faculté de l’homme de manipuler des outils au moyen de sa main dont, fait unique, le pouce s’oppose aux autres doigts, et qui est coordonnée naturellement avec l’œil, l’oreille et le cerveau. » (p. 21)
Goody souligne que : « l’écriture a donc ses racines dans les arts graphiques, dans des dessins signifiants ». Selon lui, « on peut décrire aussi bien l’intention que les conséquences de ces dessins comme soit communicatives, soit expressives. » « Que le motif graphique penche vers le pôle pictural (le pôle des « indices naturels ») ou vers le pôle arbitraire ou formel, sa forme influe sur le rapport entre le signifiant (le motif graphique) et le signifié. » Pour résumer, il y a dans le langage une part « arbitraire » et une part plus « figurative », et cela conduit à se demander dans quelle mesure le langage est enfoui « dans l’activité spécifiquement humaine qu’implique le dessin graphique, où le langage apparaît comme un intermédiaire essentiel ? » Et Goody poursuit (p. 27) « Comme le soutient Leroi-Gourhan, l’art figuratif est « inséparable du langage » ; tout le développement des formes graphiques est lié à la parole. »
Autant d’éléments qui invitent à penser que le corps et le langage ont partie liée non pas de façon accidentellement identitaire – dans les variantes ethno-graphiques du geste –, mais de façon plus profonde.
Marc Kirsch
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Intéressant comme article. Autant dire également que le point de vue de Marc Kirch n’est pas si inintéressant non plus. Deux positions, deux regards qui se complètent même si contradictoires!
Cependant, je vais émettre une “simple” question: si tant est que l’on puisse dire pour l’un, que les NTCI permettent une forme de langage singulière, et ainsi la placer en terme de valeur sociétale (contemporaine), de perte et/désenchantement de l’écriture manuscrite, pour l’autre comme outils de communication, un autre moyen pour faciliter les échanges mais qui, en rien d’absolu ne préfigure l’identité propre et véhiculée par la forme graphique et manuscrite de l’écrit de tout un chacun, qu’en est-il de cette minorité (certes) mais dont on ne peut écarter de l’Histoire de l’humain, de ces personnes en situation de handicap?
Cordialement,
Mya
Réponse à Mya
Ce commentaire met en lumière l’inscription corporelle spécifique de l’écrit: les techniques corporelles sur lesquelles reposent la lecture et de l’écriture sont liées à un type de fonctionnement du corps, tenu pour “normal”. Bien entendu, la valeur symbolique et les codes culturels véhiculés par la belle écriture sont sans effet pour les aveugles, par exemple. En l’occurrence, certains éléments du message apparaissent comme secondaire, et les formes canoniques de l’écrit n’ont plus cours. Le rapport de l’écrit au corps est différent. Mais c’est essentiellement parce que le corps est différent, dans le cas du handicap.
De fait, dans le cas des personnes handicapées, il est clair que la médiation technique permet de se passer d’une certaine technique corporelle pour parvenir à un résultat similaire du point de vue de la transmission de l’information. Plus exactement, d’échanger une technique contre une autre (l’écriture manuscrite contre une technique de la frappe sur clavier, ou d’un équivalent braille ou électronique). Cela illustre bien l’idée du prisme, de la décomposition d’un phénomène en ses diverses composantes. Pour autant, cela n’invalide pas l’idée que les liens génétiques entre l’écriture et le geste corporel sont profonds, ni qu’il soit forcément souhaitable ou avantageux de se passer de l’apprentissage de ces techniques - pour ceux à qui elles sont accessibles, et qui sont le plus grand nombre.
Mais c’est l’exemple le plus évident de l’utlilité des techniques pour contourner les insuffisances du corps - valide ou handicapé. Ou pour le dire de façon moins négative, l’exemple de l’utilité des techniques pour élargir l’éventail des actions réalisables par le corps, quel qu’il soit.
Merci Marc pour avoir tenter de répondre à mon questionnement.
En revanche, est-il possible d’avoir davantage de précisions lorsque vous écrivez, je cite: “Pour autant, cela n’invalide pas l’idée que les liens génétiques entre l’écriture et le geste corporel sont profonds”. Dans votre précédent post, vous évoquiez le fait “qu’agir et percevoir ont partie liée” en référence aux travaux d’Alain Berthoz et des récents travaux sur les neurones miroirs, entre autres, dont la science cognitive contemporaine semble s’appuyer. En d’autres termes, cela signifierait-il qu’avant-même les apprentissages (de l’écrit, de l’oralité et ainsi tout autre moyen pour communiquer) qu’a un individu à sa disposition et qu’il a incorporé, c’est en amont que tout se joue d’avance, dans sa consistance, sa structure-même ?
Dans ce cas, vous n’avez pas évoquez la relativité des apprentissages justement parce que le lien entre le geste (le corps) - ce qui est donc visible - et la “constitution” (biologiquement parlant) d’un individu - ce qui ne se voit pas - est différent des uns des autres (et là, c’est une généralité)
Que pensez-vous de cette phrase de Georges Canguilhem vis à vis de ce sujet précisément: “Toutes les fonctions sont interdépendantes et tous leurs rythmes sont accordés”? Pensez-vous que cela puisse répondre en partie à ce que vous nommiez: “profond”?
ps: je vais vous “titiller” un peu désolée, mais le choix du mot “profond”me dérange. Cela lui confère une certaine valeur “mystique” alors qu’il s’agirait plutôt de “complexité”.